GHB

Mouvement Rectiligne 26 minute(s) de lecture possible vendredi 20 mars 2026 5382 mots et d'autres choses
nouvelle politique

Tout était gris. La rue, les murs, les bâtiments, jusqu’à la devanture du café Chez Micheline.

Une faible lueur filtrait à travers les rideaux jaunis, trahissant une certaine activité à l’intérieur.

Mont-sur-Marchienne n’était pas vraiment la partie la plus glamour de la Belgique. Mais le café demeurait ouvert, envers et contre tout, malgré la décrépitude ambiante, l’absence d’avenir et la réalité économique étouffante. Les gens marchaient lentement vers cette lumière vacillante, comme des mouches attirées par un cadavre encore tiède.

Micheline était une institution, le seul lieu de rendez-vous des gens sans vie, sans culture, racistes et étroits d’esprit. Il y avait plusieurs cafés dans le quartier, et celui-ci rassemblait la lie de la société locale. Mais la patronne était aussi une ancienne de Agir, cette liste politique de fachos qui donnait l’impression que le Front national français était un parti de gauche. Si on allait chez elle, c’était pour cracher sur la politique, la diversité, le « wokisme » et la tolérance en général. Il y avait d’autres cafés, mais celui-ci était l’antre des conservateurs, avec son odeur de bière rance et son sol qui collait, à l’image de leurs vieilles idées rétrogrades.

Georges-Henri Bouchard, qu’on appelait simplement GHB, vivait à deux cents mètres du café. Il habitait avec sa mère âgée dans une petite maison décrépite et se passionnait pour le karting. Mais sa vraie famille, c’était Micheline : une sorte de mère spirituelle qui voyait en lui le fils qu’elle n’avait jamais eu. Il passait ses journées et les longues soirées d’hiver au café, affalé sur sa chaise, à feuilleter ses magazines automobiles, à déblatérer politique et à parler de gonzesses pendant des heures, comme si le temps n’avait plus aucune prise sur lui.

Mais depuis peu, les choses avaient changé pour GHB. Il avait vu l’affiche d’un homme politique placardée sur un mur de Mont-sur-Marchienne. Depuis ce jour-là, il voulait devenir homme politique, avoir sa tête sur une affiche, avec ses cheveux coupés au carré. Il s’imaginait déjà que c’était mieux qu’une bagnole pour attirer les minettes : une belle gueule sur du papier glacé, et ce serait la ruée vers l’or pour Georges-Henri.

Il est vrai qu’il y avait quand même un détail qui jurait avec le paysage local : ce prénom composé. Une longue histoire familiale, née dans les faubourgs de Charleroi. Sa mère avait eu cette illumination, ou plutôt cette leurre d’esprit comme elle disait, après un bon casier de Jupiler en fin de soirée. Elle savait que sa propre vie pitoyable n’avait été qu’une succession de drames à cause de son prénom : Kimberly. Alors, après avoir conçu son fils dans une nuit grise et alcoolisée du Borinage, elle avait décrété : « Mouais… si j’ai un fils, il s’appellera Georges-Henri. Pas Kevin, pas Donavann. Un truc qui en jette, un nom qui claque, un nom de la mort qui tue. »

GHB avait deux passions : les bagnoles et les filles. Son fanatisme pour les moteurs restait, au fond, une passion presque innocente, avec pour seul véritable impact un peu plus de CO₂ dans l’atmosphère. En revanche, son obsession pour les filles trouvait sans doute ses racines dans un environnement peu propice à l’épanouissement personnel. Il ne collectionnait pas seulement les pièces de vingt francs : il comptait aussi ses conquêtes, comme d’autres alignent des trophées en plastique sur une étagère bancale. Et il était particulièrement fier de son acronyme. À chaque entrée dans le café, il ressortait inlassablement la même blague, persuadé d’être un génie : — « Eh ouais, pas besoin de GHB pour pécho ! »

Micheline ne riait même plus. Les autres non plus. Mais lui, il se trouvait brillant.

L’ascension de GHB relevait d’un quiproquo à la belge, aussi absurde qu’résistible.

Il s’engagea en politique. Peu importait le parti, au fond : ce qu’il voulait, c’était renverser la table, exister, se donner une importance nouvelle. Le parti n’était qu’un véhicule, un moyen parmi d’autres pour parvenir à ses fins. Son choix fut guidé par sa connaissance approximative, pour ne pas dire inexistante, de la vie politique.

Une ancienne speakerine de RTL, reconvertie en politicienne par pur opportunisme, avait retenu son attention. Il l’avait vue placardée sur des affiches électorales, souriante, bien coiffée, photoshopée jusqu’à l’oubli de toute humanité.

Et dans toute sa splendeur intellectuelle, il avait lancé à Micheline :

— « Le MRd, c’est parfait. Elles sont super bonnes sur les affiches. »

Il commença bien par faire du porte-à-porte, mais l’expérience tourna court. Le travail n’avait jamais été sa vocation. Il méprisait les ouvriers qui fréquentaient le café de Micheline : trop de sueur, trop de fatigue, trop de gauche. À force de se voir trimballer des tracts, il avait l’impression de devenir lui-même un travailleur et cette idée lui donnait la nausée. Travailler, c’était déjà faire un pas vers le socialisme, et ça, pour GHB, c’était impossible.

Il se retrouva sur les listes, pas vraiment en tête. De toute façon, personne au MRd ne misait sur lui. Il faisait un peu office de troubillon : le chef de région se disait qu’il avait ce côté vulgaire, sûr de lui, capable d’énerver les électeurs. Mais comme il était toujours difficile de trouver des candidats, on prenait ce qu’on avait sous la main. Il fallait être fou pour se jeter en politique : soit un sacerdoce familial, soit une folie voisine de la psychiatrie.

Il avait installé son QG de campagne chez Micheline, comme une évidence. Le dimanche soir, soirée des résultats, GHB était sur son trente-et-un, une Jupiler à la main, persuadé d’entrer dans l’Histoire locale. Il y avait du monde, plus que d’habitude : une garde rapprochée s’était constituée au fil des élections, des collages d’affiches nocturnes et des promesses jamais formulées mais parfaitement comprises. Quelques bras, quelques voix, quelques loyautés louées à coups de bières tièdes. Ici, la politique ne se faisait pas à coups d’idées, mais à coups de tournées générales.

Dans la fumée bleutée, les odeurs de bière et le sol collant, la vieille télévision crachait les images de la chaîne nationale, avec ses résultats partiels qui n’en finissaient pas. Il ronchonnait, trouvait ça interminable. Puis il éructa : — « Mais putain, pourquoi on est toujours en train de compter des putains de bulletins ? On est en 2025, bordel de merde. On devrait avoir les résultats sur son putain de téléphone. »

Il était passé minuit quand il reçut les résultats par SMS de la permanence du MRd. Quelques voix, rien de mirobolant. Pas de mandat, pas de costume de député. Au mieux, un suppléant potentiel, un strapontin politique. Frustré comme un gamin privé de glace, il fulminait dans le bar qui se vidait lentement. Les mains sur la tête, affalé sur le zinc, il ruminait.

Micheline, occupée à laver — un bien grand mot pour désigner le rinçage ridicule — les verres de bière, se pencha vers lui.

— « Mon petit GHB, c’est pas grave, il faut bien commencer quelque part. »

Mais ce n’était pas la réponse qu’il attendait. Il voulait qu’elle entre dans son jeu, qu’elle dise que tout le monde était con, que le système était truqué, et que lui, au fond, était simplement trop intelligent pour être compris.

Son cerveau tournait à deux cents à l’heure. Il ne voulait pas lâcher l’affaire. GHB avait une idée.

Lors des différentes réunions, un détail lui revint en mémoire. Il se souvenait d’avoir vu le bourgmestre MRd de Charleroi, Étienne de Meurcy. Ce soir-là, il l’avait aperçu repartir avec une jeune fille, la main fermement posée sur ses fesses.

GHB sourit intérieurement. Excellent.

Il passa son coup de fil. Ce n’était pas de la trahison, ni même du cynisme à ses yeux : juste un ascenseur social. Le reste ne comptait pas. Seule importait sa marche vers le pouvoir.

Sa stratégie était d’une simplicité obscène. Il fit comprendre au bourgmestre que, sans une cooptation au Sénat, sa charmante épouse recevrait bientôt des nouvelles. Il ne savait pas si ça marcherait, mais il n’avait plus rien à perdre. Les partis, de toute façon, cherchaient toujours des candidats.

Son modèle, c’était Donald Trump. Il avait vu comment un parti entier avait plié l’échine, comment le Parti républicain s’était effacé derrière un ego, troquant la politique contre la loyauté aveugle. Pour GHB, c’était limpide : pas besoin d’idées quand on a le culot, le bruit et l’impunité.

Quelques jours plus tard, il reçut la visite du président du parti MRd. Au début, il douta de la raison de cette venue. GHB eut une demi-seconde de remords — une faiblesse passagère — sur sa méthode.

Le président, Jean Miguel, s’assit en face de lui. Il avait la stature d’un homme politique, mais une stature fatiguée, vieillissante, comme un corps usé par trop de compromis. Il semblait à bout de souffle. GHB se dit aussitôt qu’il y avait là une brèche.

Jean Miguel alla droit au but :

— « Je connais ta stratégie. Tu es un requin. Mais la politique, au fond, c’est uniquement ça. »

Il marqua une pause, puis reprit : — « Tu seras coopté comme sénateur. En échange, tu soutiens sans réserve l’allégeance au parti MRd. »

Tout alla très vite.

Il devint sénateur comme on attrape une maladie honteuse : par opportunisme, par contact, par absence totale de scrupules. En quelques semaines, Georges-Henri Bouchard était passé du tabouret poisseux de Chez Micheline aux plateaux de télévision, aux studios de radio, aux selfies avec militants et aux sourires carnassiers devant les caméras. Il avait compris l’essentiel : il ne fallait pas être intelligent, il fallait être visible. Montrer sa tronche, partout, tout le temps, jusqu’à saturation.

Il s’appliqua donc avec un sérieux presque professionnel à envahir l’espace public. Il se fit inviter dans des débats où il n’avait rien à dire, donna son avis sur tout avec cette assurance spectaculaire des imbéciles, et finit même par accepter des apparitions dans des émissions de téléréalité, au nom de la proximité avec « les vrais gens ». On le vit goûter des sauces piquantes, visiter des fermes, commenter des histoires de couple de candidats sous néons, sourire comme un vendeur de cuisines en promo. Il s’en foutait. Chaque plan caméra était une victoire. Chaque minute d’antenne, un mètre de plus gravé dans sa marche vers le pouvoir.

Très vite, il prit goût à cette nouvelle existence. Non pas le goût du travail, qu’il aurait fallu exagérément chercher pour le trouver chez lui, mais celui, plus simple et plus pur, de l’exposition. Il aimait voir son visage sur les écrans, entendre son nom prononcé avec gravité par des journalistes épuisés, sentir qu’il occupait l’air comme une mauvaise odeur. Il était devenu quelqu’un. Ou plutôt : il était devenu visible, ce qui, à son époque, revenait exactement au même.

Le pouvoir, chez lui, n’avait produit ni hauteur de vue, ni responsabilité, ni la moindre forme de dignité. Il l’avait simplement accéléré. GHB n’avait plus de frein. Il se mit à collectionner les dossiers sur tout le monde avec la minutie d’un rat de cave. Un adultère ici, une note de frais là, un marché public douteux, un virement discret, une photo compromettante, un message envoyé à la mauvaise personne après minuit. Il gardait tout. Il classait tout. Et quand il avait besoin d’un vote, d’un silence ou d’une faveur, il ouvrait le tiroir approprié avec le calme d’un comptable du chantage.

Dans son propre parti, il terrorisait plus qu’il ne convainquait. Il ne parlait pas : il tenait en laisse. Les uns lui devaient une carrière, les autres lui craignaient une fuite. Il avançait ainsi, non pas porté par une idéologie, mais par un mélange sale de peur, de vacarme et de petites lâchetés accumulées. Il avait parfaitement compris son époque : ce n’était plus le fond qui dominait, mais la capacité à salir plus vite que les autres.

Alors il salissait.

Il chiait sur ses concurrents avec une régularité de métronome. Il les traitait de traîtres, de vendus, d’incapables, de parasites, parfois tout cela dans la même phrase, avec cette jubilation épaisse qu’ont les hommes persuadés que l’insulte est une preuve de force. En interview, il ne répondait jamais vraiment aux questions. Il coupait la parole, haussait le ton, cognait du plat de la main sur la table, roulait des yeux comme s’il assistait à l’effondrement moral du pays à chaque relance d’un journaliste. Et surtout, il criait plus fort que tout le monde. C’était sa seule doctrine, sa seule cohérence, sa seule ligne politique : couvrir le vide par le volume.

Et cela fonctionnait.

Nous étions à l’époque des reels, des extraits de vingt secondes, des indignations prêtes à consommer, de ce déversoir continu de merde où plus personne ne cherchait à comprendre quoi que ce soit, mais seulement à réagir, de préférence avec la bouche ouverte et le cerveau fermé. GHB y était parfaitement à sa place. Il n’était pas un accident du système : il en était le produit le plus pur. Un homme sans pensée, mais avec du timing. Sans profondeur, mais avec du débit. Une synthèse idéale pour un monde où l’on confondait désormais présence et importance.

Chaque séquence où il vociférait devenait virale. Chaque outrance lui rapportait des vues, des partages, des soutiens, des hochements de tête chez les poivrots de comptoir et les stratèges numériques du parti. On ne lui demandait plus d’être crédible ; on lui demandait d’occuper le terrain, comme le bitume d’un parking. Il prospérait dans ce fumier médiatique avec l’aisance naturelle des rats.

Chez Micheline, on suivait son ascension avec une fierté de famille mafieuse. La patronne disait à qui voulait l’entendre qu’elle l’avait toujours su exceptionnel, ce qui était faux, mais l’Histoire a besoin de mensonges simples. GHB, lui, revenait encore parfois au café, entouré de deux ou trois porte-flingues en veste trop serrée, pour boire une Jupiler tiède et jouer au seigneur local. Il entrait comme un prince de carnaval dans son ancien royaume de lino collant, distribuant des tapes dans le dos et des maximes de bistrot sur la nation, les assistés et la décadence.

Il était enfin devenu ce qu’il avait toujours confusément rêvé d’être : une grosse tête sur une affiche, un costume mal taillé sur un corps vulgaire, une autorité de pacotille dans un pays fatigué.

Et le pire, c’est que ça ne faisait que commencer.

Il était devenu président de parti, président de commission au Parlement, ministre, et il allait bientôt devenir Premier ministre à la faveur d’un concours de circonstances si immonde qu’il en paraissait presque naturel. Dans un pays usé jusqu’à la corde, il suffisait parfois de quelques démissions, de deux scandales mal synchronisés, d’une coalition pourrie de l’intérieur et de trois lâchetés bien placées pour hisser un type comme lui au sommet. La démocratie, à ce stade, ne ressemblait plus à un idéal, mais à une canalisation bouchée qui refoulait toute sa merde à la surface.

GHB était devenu un monstre. Pas un monstre spectaculaire, pas un tyran de cinéma, ni une créature d’exception surgie d’un cauchemar singulier. Non. Il était pire que cela : un monstre banal, parfaitement soluble dans son époque, un produit de synthèse fabriqué par la médiocrité ambiante, le ressentiment social, l’effondrement du langage et la lâcheté collective. Il n’était pas une anomalie du système. Il en était l’enfant légitime. Sa vulgarité venait de quelque part. Son cynisme aussi. Son vide surtout.

Il avait longtemps fait rire, puis il avait inquiété, puis il avait saturé l’espace au point qu’il n’était plus possible de penser sans tomber sur lui. À force d’être partout, il avait fini par donner l’illusion d’être indispensable. C’est ainsi que naissent les fléaux modernes : non par grandeur, mais par répétition. À force de voir la même gueule, d’entendre les mêmes slogans mâchés, les mêmes colères frelatées, les mêmes promesses de kermesse haineuse, les gens avaient fini par appeler cela une ligne politique.

Les citoyens, eux, croyaient encore à une victoire. Chacun la sienne, bien entendu. Les uns imaginaient qu’il allait remettre de l’ordre. Les autres espéraient qu’il ferait enfin exploser un système qu’ils détestaient sans jamais vraiment l’avoir compris. D’autres encore ne l’aimaient pas, mais trouvaient qu’il « disait tout haut ce que tout le monde pense tout bas », cette phrase de paresseux mental qui sert depuis toujours d’excuse publique aux pulsions les plus moisies. Ils ne voyaient pas qu’à chaque bulletin glissé en sa faveur, ce n’était pas un homme qu’ils élisaient, mais un renoncement supplémentaire.

Et puis, très vite, il avait été trop tard.

Car même les citoyens ne pouvaient plus reculer face à leur propre choix honteux. Reconnaître leur erreur aurait demandé une dignité dont ils ne disposaient plus. Alors ils s’enfonçaient avec lui. Plus il mentait, plus ils l’excusaient. Plus il insultait, plus ils applaudissaient. Plus il abîmait les institutions, plus ils prétendaient que c’était nécessaire. Le bourbier politique ne cessait de s’élargir, et chacun, au lieu d’en sortir, préférait tirer l’autre par la cheville vers le fond. C’était devenu une logique de marécage : on ne cherchait plus la vérité, ni même la cohérence, seulement la confirmation que l’adversaire était encore plus ignoble que soi.

GHB prospérait dans cette vase avec l’élégance d’un porc dans une mare.

Il prenait toute la place. Il parlait sur tout, décidait de tout, commentait tout, écrasait tout. Les autres partis semblaient morts face à ce blob politique, cette masse informe et gluante qui absorbait tout ce qu’elle touchait : les thèmes, les mots, les peurs, les colères, les indignations, jusqu’aux cadavres idéologiques de ses adversaires. Il ne débattait pas avec eux ; il les digérait. La droite copiait ses intonations, le centre reprenait ses obsessions en les parfumant de modération frelatée, et la gauche, hagarde, passait son temps à dénoncer ses outrances avec l’énergie vaine d’un professeur de latin tentant d’éteindre un incendie avec un dictionnaire.

Partout, GHB imposait son tempo. Le débat public n’était plus qu’une longue réaction à ses saillies, à ses vulgarités, à ses mises en scène calculées. Il transformait chaque semaine politique en épisode de série minable, chaque crise en occasion de se montrer, chaque drame en décor de communication. Il avait compris avant tout le monde que dans un pays épuisé, la cohérence importait moins que l’omniprésence. Il ne fallait pas gouverner correctement. Il fallait occuper l’écran, coloniser les cerveaux disponibles, remplacer le réel par sa propre agitation.

Il y parvenait admirablement.

Il avait désormais cette façon insupportable de parler du pays comme s’il en était l’incarnation physique, comme si ses pulsions personnelles étaient devenues l’âme nationale. Lorsqu’il disait « le peuple », il parlait en réalité de son reflet. Lorsqu’il invoquait « la majorité silencieuse », il désignait surtout la masse docile de ceux qui avaient renoncé à penser autrement que par réflexe, à coups de reels, de slogans et de commentaires sous vidéos.

Tout ce qu’il touchait se dégradait, mais tout semblait lui profiter. Les scandales glissaient sur lui comme la pluie sur une bâche plastique dans une ferme crasseuse. Ses contradictions n’étaient plus des fautes, mais des preuves de sa liberté. Son ignorance passait pour de la franchise. Sa brutalité pour du courage. Son inculture pour de l’authenticité. Il réalisait le rêve ultime de la médiocrité contemporaine : ne plus devoir s’excuser d’être ce qu’elle est, mais exiger au contraire qu’on l’admire pour cela.

Et au milieu de ce désastre, il continuait d’avancer.

Bientôt Premier ministre.

L’idée même aurait autrefois paru grotesque, bonne tout au plus à faire rire dans un bistrot collant de Mont-sur-Marchienne. Désormais, elle circulait dans les rédactions, dans les cabinets, dans les couloirs feutrés du pouvoir avec cette gravité résignée qu’on accorde aux catastrophes devenues plausibles. On n’en discutait même plus vraiment la légitimité. On calculait. On spéculait. On s’habituait.

C’était cela, peut-être, le plus sinistre.

Pas qu’un homme comme GHB ait pu émerger. Cela, après tout, arrive. Mais qu’un pays entier ait fini par réorganiser son imagination autour de lui. Qu’il soit devenu l’horizon. La borne ultime du pensable. La grosse masse visqueuse contre laquelle tout le reste semblait désormais trop faible, trop lent, trop poli, trop vieux.

Le monstre n’avait pas dévoré le pays. Le pays l’avait patiemment engraissé.

Sa nomination devait se faire au palais royal. GHB était fébrile comme un adolescent avant son premier rendez-vous, sauf qu’en l’occurrence il s’agissait de gravir une marche de plus vers la tête d’un pays qu’il avait déjà largement contribué à abîmer. Il avait mal dormi, s’était regardé vingt fois dans le miroir, avait essayé trois cravates sans jamais parvenir à ressembler à autre chose qu’à ce qu’il était fondamentalement : un type de bistrot déguisé en homme d’État.

Mais ce qui le travaillait surtout, c’était la présence de la nouvelle reine.

Depuis que Maude avait succédé à son père Philippe, il ne parlait plus que d’elle avec la subtilité graisseuse qui lui tenait lieu de sensualité. À Micheline, devant une bière éventée et un cendrier débordant, il répétait inlassablement la même formule, le regard bovin et l’imagination en roue libre :

— « Putain, la bonne royale. »

Chez lui, le fantasme tenait lieu d’analyse institutionnelle. Il ne comprenait rien à la monarchie parlementaire, aux équilibres belges, aux symboles usés qu’il fallait encore manipuler avec précaution dans ce royaume rafistolé de partout. Mais il avait bien saisi une chose : dans cet étrange décor national, cette reine neuve, lisse, photogénique, incarnait sans doute la dernière belle image d’un pays en décrépitude.

La Belgique s’effritait de tous les côtés, comme un plafond humide dans une maison qu’on n’a plus les moyens d’entretenir. Les institutions grinçaient, les partis se haïssaient à huis clos avant de feindre le compromis devant les caméras, les citoyens ruminaient leur fatigue dans les files, les cafés, les embouteillages, les commentaires en ligne. Tout semblait vieux, fissuré, mal recousu. Et au milieu de ce bric-à-brac politique, la reine Maude apparaissait comme une image de brochure : une silhouette droite, un sourire mesuré, une élégance presque irréelle, comme si le pays avait mis toute son énergie résiduelle dans le maintien d’une seule façade encore présentable.

GHB, lui, ne voyait pas une façade symbolique. Il voyait une femme, et dans son esprit ravagé par des années de vulgarité satisfaite, cela suffisait à transformer un moment constitutionnel en concours de fantasmes. Il se demandait déjà quelle odeur avait le palais, si elle lui serrerait la main longtemps, si elle sourirait franchement ou par devoir, si elle l’avait déjà vu à la télévision. L’idée qu’elle puisse simplement le mépriser ne l’effleurait même pas. Les hommes comme lui confondent toujours exposition et désir. À force de voir leur propre visage partout, ils finissent par croire que le monde entier les regarde avec envie.

Le matin de la cérémonie, il bomba le torse devant son miroir avec la solennité d’un dindon entrant à l’abattoir sans le savoir. Il ajusta sa veste, rentra son ventre, releva le menton. Il s’entraîna même à prendre un air grave, une expression qu’il pensait ministérielle, mais qui lui donnait surtout l’air d’un garagiste contrarié par une facture d’électricité.

En arrivant au palais, il fut brièvement saisi par le décorum. Les dorures, les tapis épais, les huissiers silencieux, les visages fermés des conseillers, tout cela produisait encore cet effet ancien que les lieux de pouvoir conservent, même lorsqu’ils ne sont plus que des théâtres bien entretenus. Pendant une seconde, GHB sentit qu’il pénétrait dans quelque chose de plus grand que lui. Une seconde seulement. Puis il se rappela qu’il allait être reçu par Maude, et son cerveau retourna aussitôt à sa porcherie habituelle.

Il s’avança avec cette raideur mal apprise des hommes qui ont passé leur vie à cracher sur les élites avant de rêver de leur ressembler. Il aurait voulu paraître digne, historique, presque inévitable. Mais sous le costume et la posture, on devinait encore le fond du personnage : la bière tiède, le sol collant de Chez Micheline, les blagues usées, la suffisance sans culture, le désir confondu avec la domination.

La reine, elle, tenait sa place avec cette discipline glacée qu’exige la fonction. Elle était impeccable, presque trop impeccable pour ce pays de compromis sales et de plafonds qui fuient. En la voyant, GHB eut la sensation absurde qu’elle résumait à elle seule tout ce que la Belgique s’efforçait encore de sauver : une apparence, un maintien, une image exportable. Quelque chose qu’on pouvait montrer au monde pour éviter d’avoir à expliquer le reste.

Et c’est peut-être cela qui le troubla le plus.

Car face à elle, pour la première fois depuis longtemps, il comprit obscurément qu’il venait d’un autre univers. Celui des arrière-salles, des combines, des colères épaisses, des fidélités achetées à la tournée générale. Il entrait par effraction dans un décor qui n’avait pas été conçu pour lui. Non pas parce qu’il en était indigne moralement — cette question-là ne l’intéressait pas — mais parce qu’il portait encore sur lui l’odeur du monde d’en bas, du monde brut, vulgaire, collant, celui qu’aucune cravate ne parvient tout à fait à recouvrir.

Cela ne l’empêcha pas de sourire.

Au contraire.

Il y trouva même une excitation nouvelle : celle du profanateur. Il n’était plus seulement en train de grimper. Il entrait désormais dans les salons mêmes du royaume, dans les images officielles, dans les rites de la continuité belge. Le gamin médiocre de Mont-sur-Marchienne, nourri à la Jupiler, aux fantasmes de comptoir et aux affiches électorales, venait poser sa lourde carcasse au centre du cérémonial national.

Et le plus obscène, c’est que tout cela se faisait selon les règles.

Il se retrouva seul avec la reine dans un salon attenant, une pièce trop calme, trop propre, trop chargée d’histoire pour un homme comme lui. Les rideaux étouffaient la lumière du jour, les boiseries absorbaient les bruits, et dans ce silence feutré, GHB sentit monter en lui cette vieille confusion entre le pouvoir, le désir et le droit de tout prendre.

Maude le regardait avec une froideur impeccable. Il n’y avait ni chaleur, ni curiosité, ni même cette hypocrisie aimable que les puissants se réservent parfois entre eux. Dans ses yeux, on lisait autre chose : une répulsion nette, presque physique, et, plus profondément encore, la conscience exacte de ce qu’il était. Elle ne pouvait pas le piffer. Elle avait une sainte horreur de sa présence, de son odeur politique, de sa vulgarité montée jusqu’au sommet de l’État comme une remontée d’égout dans les salons du royaume.

GHB, lui, ne lisait pas les regards : il les déformait. Il avait toujours pris le mépris pour une forme d’attention, la gêne pour une invitation, l’existence même des femmes pour une disponibilité potentielle. Face à la reine, il redevint instantanément le porc qu’il avait toujours été. Le costume, le titre, les ors du palais, tout cela se dissipa d’un coup. Il ne resta plus que la mécanique sale de son esprit, cette manière de voir dans chaque femme non pas une personne, mais un territoire à envahir.

Pendant une seconde, le palais royal cessa d’exister pour lui. Il n’était plus dans un salon de la monarchie belge, au cœur de l’appareil d’État, face à une femme rompue à la discipline, au protocole et à la maîtrise de soi. Non. Dans sa tête ravagée, il se retrouvait dans l’un de ces décors poisseux qu’il connaissait par cœur : une fin de soirée trouble à Charleroi, une fille isolée, un abus qu’il s’imaginait encore pouvoir maquiller en audace.

Alors il fit un pas de trop.

Et tout bascula.

La reine bougea avec une précision si nette qu’elle en parut presque mécanique. Plus tard, certains parleraient d’un réflexe, d’autres d’un sang-froid exceptionnel. Ceux qui connaissaient son passé militaire chez les paracommandos n’y virent, au fond, rien de surprenant. Elle pivota, déséquilibra son assaillant, attrapa le bras avec une maîtrise glaciale et le plia jusqu’au point de rupture. Un craquement sec fendit le silence de la pièce.

GHB hurla.

En moins de deux secondes, il n’était plus le futur Premier ministre, ni le chef de parti, ni la grande gueule qui écrasait les plateaux télé sous son vacarme. Il n’était plus qu’un corps au sol, tordu de douleur, humilié, réduit à sa vérité première : un lâche pris en flagrant délit de sa propre ordure.

La reine le maintint bloqué sans trembler. Puis elle cria, d’une voix brève, autoritaire, sans panique. La police militaire déboula presque aussitôt. Les hommes entrèrent, évaluèrent la scène, comprirent immédiatement. Le protocole venait d’exploser en vol, mais les faits avaient cette brutalité simple qui coupe court aux ambiguïtés.

Tout s’enchaîna très vite.

On apprit dans l’heure que le salon était couvert par la vidéosurveillance du palais. Toute la scène avait été enregistrée. Chaque seconde. Chaque geste. Chaque illusion de puissance ramenée à sa vérité misérable. GHB, qui avait passé des années à salir, menacer, manipuler, à faire de la politique comme on tient un racket de province, se retrouvait cette fois prisonnier d’une chose qu’il n’avait pas prévue : la preuve.

Maude comprit immédiatement ce qu’il fallait faire. Elle saisit que l’affaire dépassait sa personne. Il ne s’agissait pas seulement d’une agression. Il s’agissait de l’aboutissement logique d’une époque entière : celle où l’impunité des brutes s’était déguisée en franchise, où la vulgarité avait été prise pour du courage, où l’on avait confondu la domination avec la force politique.

Elle demanda que les images soient rendues publiques le soir même.

La diffusion provoqua un choc d’une violence rare. Pour une fois, le pays vit sans filtre ce qu’il avait produit, encouragé, applaudi par lassitude, par cynisme ou par bêtise. Il ne s’agissait plus d’une polémique, ni d’une petite phrase, ni d’un montage hostile dénoncé sur les réseaux par ses partisans hystériques. Il y avait les faits. Nets. Bruts. Irréfutables. Un homme au sommet de l’État, persuadé que tout lui était dû, se jetant sur une femme, et se faisant briser en quelques secondes par plus lucide, plus solide et plus digne que lui.

Le scandale fut total.

Son parti l’abandonna avec cette lâcheté fluide des appareils qui ne croient en rien, sinon à leur propre survie. Ses soutiens médiatiques parlèrent d’abord de contexte, de fatigue, de pression, puis, devant l’évidence, se turent ou retournèrent leur veste avec la souplesse des invertébrés. Les militants les plus fanatiques tentèrent bien de crier au complot, à la manipulation, au piège. Mais même eux avaient du mal à nier ce qu’ils avaient vu de leurs propres yeux : leur champion n’était pas un chef mal compris, mais un prédateur grotesque, une brute de comptoir arrivée trop haut.

GHB devint un paria en une nuit.

Et peut-être fallait-il cette chute-là, obscène et publique, pour rappeler à tout le monde ce qu’une démocratie cesse d’être quand elle renonce à la décence la plus élémentaire. On parla soudain de retour au réel, de politique raisonnée, factuelle, respectueuse. Comme toujours, les grands mots revinrent après la catastrophe, quand le bâtiment fumait déjà. Mais au moins, cette fois, ils revenaient sur les décombres encore chauds d’une vérité impossible à contourner.

Le procès fut rapide. La condamnation aussi.

Il alla purger sa peine à Haren. Le contraste avait quelque chose de presque comique : après les salons royaux, les couloirs gris ; après les micros, les barreaux ; après les costumes, la promiscuité. Il partagea sa cellule avec quatre dealers de drogue qui ne pouvaient pas le piffer non plus. Même là, dans cet ultime déclassement, il n’inspirait ni respect, ni crainte, ni fascination. Seulement du dégoût. Ce qui, au fond, était peut-être la première réaction sincère qu’il avait jamais suscitée.

Fiction

Cette œuvre n’est point ancrée dans la réalité commune. Les noms, les lieux et les événements qui s’y dévoilent ne sont que les mirages d’un imaginaire troublé, ou peut-être les reflets indéchiffrables d’autres vérités, tapies aux confins de notre compréhension. Considérez tout comme fiction… à moins que les ombres n’en décident autrement.

Distribution

GHB est également disponible aux formats PDF et EPUB.

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