La nouvelle chasse aux sorcières, du maccarthysme à la traque des artistes
art critique IA
Depuis plusieurs jours, il y a un tumulte de notifications sur les réseaux pseudo-sociaux. L’objet de cette déferlante de vociférations est le fait qu’un auteur aurait utilisé, ou a utilisé, un outil de linguistique générative. En voyant cette boue, j’ai eu une réaction instinctive sur le réseau fédéré :
“Nous nageons dans le paradoxe de la suspicion. L’IA ne serait pas assez fiable pour écrire un livre, mais suffisamment fiable pour accuser quelqu’un de l’avoir fait.”
On dit souvent qu’il ne faut pas réagir instinctivement ou sur le vif. Mais avais-je raison ? Ou ma réaction fut-elle trop rapide ? Dans les discussions du Sillon, ce sujet est revenu sur la table.
Je ne sais pas si tout cela mérite vraiment autant de discussion. Mais plongeons quand même, ne serait-ce que pour ajouter une petite pierre à l’édifice culturel sous forme cybernétique.
Commençons par le processus créatif. Chaque auteur a ses techniques, ses habitudes, ses manies, ses délires pour réussir à écrire. Certains écrivent seuls dans une cave, d’autres la nuit, toute la journée, entre quatre et six heures du matin, dans le silence absolu ou au milieu du chaos. Pour certains, écrire semble presque facile ; pour d’autres, c’est une putain de torture.
Mais est-ce vraiment cela que nous achetons lorsque nous achetons un livre ? Est-ce que notre rapport à une œuvre de fiction dépend du processus utilisé pour la produire ? Avons-nous l’habitude d’acheter des romans en fonction du rituel, de l’outil ou de la méthode de travail de leur auteur ? Combien de livres sont réellement vendus sur la promesse : « écrit à la main1 », « sans correcteur orthographique », « sans Wikipédia2 », « entre quatre et six heures du matin » ou « dans une cave humide à Charleroi en Belgique» ?
Le processus créatif a toujours été, pour une large part, la popote personnelle de l’auteur.
Je dois avouer que ma sélection d’un livre ou d’un texte ne dépend pas du processus de l’auteur, mais de facteurs souvent très irrationnels : la couleur d’une couverture, la recommandation ou le sourire d’un libraire, une balade à la recherche de livres avec un compère du Sillon, ou simplement mon envie de découvrir un texte.
Mais pourquoi parle-t-on soudainement autant du processus ? Pourquoi attaquer un auteur ou un artiste à propos d’une œuvre en raison de l’utilisation probable d’un outil particulier ?
Au fond, c’est la même mécanique que celui qui regarde une peinture et lâche : « Mon fils de cinq ans pourrait faire la même chose. » Ce n’est pas une critique de l’œuvre. Ce n’est même pas une discussion sur l’art. C’est une manière de disqualifier l’artiste, de rabaisser son travail et, finalement, de nier la valeur même du geste créatif.
On ne cherche plus à comprendre ce que l’œuvre provoque, ce qu’elle raconte ou ce qu’elle apporte. On cherche à démontrer qu’elle ne mérite pas d’exister, parce que le processus ne serait pas assez pur, assez noble ou assez humain ou pire une contrefaçon3.
Et c’est peut-être là que le problème devient plus profond : à force de vouloir traquer l’outil, on finit par détruire ce qu’on prétend défendre. On ne protège plus l’art. On le réduit à une procédure de fabrication. On ne défend plus l’humain. On cherche à lui imposer une manière correcte de créer.
À ce rythme-là, ce n’est plus l’outil qu’on juge. C’est l’artiste qu’on met au procès. Il ne manque plus qu’un ministère chargé de décider ce qu’est l’art acceptable.
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Il est d’ailleurs intéressant de constater que cette même exigence de transparence semble beaucoup moins présente lorsqu’il s’agit de responsables politiques faisant appel à des prête-plumes (ah ah, je devrais peut-être dire des nègres littéraires), un recours rarement mis en avant, pour rédiger leur prochain livre à l’approche d’une échéance électorale. ↩︎
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Petit salut à l’Innommable H. dont La Carte et le Territoire avait suscité en 2010 une polémique pour la reprise de plusieurs passages de Wikipédia sans citation explicite. Houellebecq avait assumé cette pratique comme une forme de recyclage littéraire, en invoquant notamment Georges Perec. Le roman obtint quelques semaines plus tard le prix Goncourt. Voir aussi notre chronique consacrée à l’Innommable H. ↩︎
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On a vu le terme contrefaçon utilisé à gauche et à droite; Enfin, surtout à droite. En réalité, ce terme a peu de sens lorsqu’on parle d’outils de linguistique générative, et encore moins lorsqu’on parle de la position de leur utilisateur. L’apprentissage est un processus continu. Les auteurs sont souvent de grands lecteurs. On écrit aussi par influence, par imprégnation, par imitation partielle, bref, par apprentissage. Les parents n’accusent pas leurs enfants de contrefaçon lorsqu’ils apprennent une langue en imitant les adultes. Utiliser un outil qui a lui-même été construit à partir de processus d’apprentissage ne signifie pas, en soi, léser un artiste par la production d’une copie identique de son œuvre. Employer un outil de linguistique générative n’équivaut donc pas automatiquement à reproduire ou à contrefaire le travail d’un auteur. ↩︎